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Estranh Mazel: le Processus de l'Ecriture: du Premier Jet au texte rappé

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Feuille 2
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Etat de l'élaboration du texte Juin 2010

(L’Estranh Mazel…)

 

Les voilà maintenant qui se mettent en mouvement,

La voilà en marche, la Mère des armées,

Les voilà qui se déversent de l’étroit couloir,

De l’entonnoir, entre Vienne et Montélimar

S’étirant en chenille, là où s’évase la vallée,

‘L’armée merveilleusement grande’, entre Drôme et Tricastin,

Ils sont au moins cent mille, chevaliers et fantassins.

A l’amble et sur des palefrois, ils prennent leurs aises

En soie et en sisclaton (il n’y a pas encore de panama !),

En tenue de vacancier, devisant de grande gueule

D’hérésie et d’âpre doctrine, de sévices, de batailles,

De coups d’épée et de bonne bourre (car destriers et armures

Sont embarqués sur le fleuve, avec leurs cabas),

Les voilà, en 1209, à l’orée du bel été,

Comptant plus que grains de sable, qu’étoiles au ciel,

Plus que remous du Rhône, que nuages qui déferlent,

Que sauterelles, que chenilles processionnaires

(S’infiltrant jusqu’à dans les nappes phréatiques

De l’âme, des façons d’être, de chanter, à terme

Jusque dans le penser, le secret des cœurs),

Les voilà, coupant routes et ponts, vignes et oliviers,

Établissant des check-points, perturbant la circulation,

Plus sûrement que la peste, le phylloxera à venir.

Senhor, aicesta ost fo aisi commensada 

Si co avetz ausit en la gesta letrada.

Li abas de Cistel fo en la cavalgada,

Ab lui li arsevesque e manta gens letrada…

En tête l’abbé, les archevêques, les tonsurés       

Ouvrent la marche, intriguant à voix basse;

Arnaud Amalric, de Narbonne bientôt archevêque

Folquet, ex-trobador, de Toulouse fait evêque,

Ils ne sont pas seuls, c’est une mer de soutanes,

Ceux de Sens, de Nevers, tels loups en bergerie,

‘Il y en avait bien d’autres, des clercs à l’infini’,

Guillaume le Breton l’écrit dans son Philippide.

Puis vient le duc de Bourgogne, bannière au vent,

Et le comte de Nevers qui déploie son gonfalon,

Et le comte de Saint-Pol, de gens d’armes entouré,

Puis Guillaume de Genève, richement accompagné,

Le comte Pierre d’Auxerre, avec ses drôles,

Sans oublier le rôle que joue Adhémar de Poitiers

(Qui a attaqué le comte de Forez, puis sa veste retourné),

Peire-Bermon d’Anduze a voulu s’en tirer     

Aux dépens de son beau-père, gagner le gros lot

En se liguant avec le Pape, derrière son dos;

Et même si je restais planté là à vous les réciter        

Du soir jusqu’au matin, sans un instant m’arrêter,

Jamais je n’arriverais à vous en dire la moitié

Des noms de tous ces provençaux qui vinrent à la Croix,

Touchant du bois, dans l’espoir d’en réchapper,

Quitte à se parjurer dès que l’ost serait passé.

J’en dirai autant pour les autres qui vont passer ;

- Il n’y a homme assez fort pour les compter,

Sans parler des chevaux, impossibles à dénombrer

- Comme en TGV, toute une armée embarquée

L’ost fut merveilleux et grand, il faut m’en croire      

- Guillaume de Tudèle, l’écrit dans son histoire,

En cette première partie, trop rarement inspirée,

Quelque peu écrasé par la tâche de chanter

Sauf quand l’indignation le fait changer de côté.

La ost fo meravilhosa e grans, si m’ajut fes :

Vint melia cavaliers, armatz de totas res,

E plus de docent melia, que vilas que pages ;

En cels no comti pas ni clergues ni borzes.

Tota la gent d’Alvernhe, de lonh e de pres,

De Bergonha e de Fransa e de Lemozines ;

De tot lo mon n’i ac : Alamans e Ties,

Peitavis e Gascos, Roergas, Centonges,

Anc Dieus no fe nulh clerc, per punha que i mezes,

Los pogues tot escrire e dos mes o en tres.

Vingt mille chevaliers, armés jusqu’aux dents,                   

(Quarante, selon Vaux-de-Cernay, le moine blanc) ;

La Chanson exagère ; il y a plus qu’une panzerdivision,

Peut-être bien deux ou trois, avançant par légions.

Il y a toute l’Auvergne, la Bourgogne, l’Allemagne.

De France, du Limousin, des plaines et des montagnes.

Du monde entier, il en est venu: Tudesques, flamands,

Poitevins, Saintongeais, Rouergats, Gascons,

Et toute la Provence et toute la Haute Vienne

(Ils se rattraperont plus tard, il me tarde qu’on y vienne !)

Plus deux cents mille à pied, ribauds et paysans

(Elle n’exagère à peine, cette partie de la Chanson !).

Des cols de Lombardie, jusqu’aux routes de Rodez,

Il en déferla tant et tant, que Dieu lui-même

N’a su créer de clerc assez comptable pour les compter

D’ici un mois ou deux ; pour le grand pardon,

L’indulgence plenière, des péchés la rémission

En marmonnant sur reliques, ivres de Te Deum,

Ils s’en viennent en masse, un tsunami de combattants,

Toute bigarrure farouche, bannières au vent.

Ils ne croient rencontrer dans tout le pays d’oc

Qui leur résistât, qui tienne longtemps le choc

Et s’emparer de Carcassonne, de tout le Languedoc,

Que Toulouse ne perd pour attendre… entre-temps

Glissement sur l’eau d’armures et de ravitaillements,

De machines de siège, par fleuve et par étang;

Les voilà, en 1209, à l’orée du bel été, 

Comptant plus que grains de sable, qu’étoiles en juin,

Que sauterelles, que chenilles processionnaires

(S’infiltrant jusqu’à dans les nappes phréatiques

De l’âme, des façons d’être, de chanter, à terme

Jusque dans le penser secret, l’intimité du cœur),

En Raimon, comte de Toulouse, n’a pas trouvé mieux

Que de se croiser en catastrophe, se rallier à eux.

A bride abattue, ventre à terre, il court faire pénitence

Avec Peire-Bermon, le comploteur, qui s’y croit, jusqu’à Valence …

(A l’orée du bel été, voilà un pays exposé en proie !)