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(A Béziers...)

Patrick Hutchinson

(Extrait 1 de Crozada d'Uèi 2009-2013)

 

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• Je ne suis jamais bien à mon aise

à Béziers d'autant plus

qu'il y a toujours quelque chose

d'ineffaçable comme

une puanteur de torture un cri

emmuré étouffé quelque chose d'imprononçable

qui suinte des jointures

de la pierre.


• même la poussière

y a un goût fade

de mets éventés et les jours

semblent toujours quelque part en sursis

traînent lents et lourds comme des remorques

de vendange des bennes trop lourdes

pleines à craquer

de la poisse des raisins

d’un moût trop sucré trop fade

 

 

• Mais ce que les comportes des siècles

charrient ce ne sont pas

des grappes de raisin

mais des grappes de corps d'amour meurtris

 

 

• A chaque fois que

j’y suis de passage

il y a comme un frisson

qui me parcourt à la vue

de la cathédrale nouvelle

sur son rocher tarpéien avec la collégiale lugubre

et ses couvents convertis en

prison et palais de justice et non pas

tombés en désuétude

(avec au loin les nouveaux miradors !)

 

 

• à Béziers on est bien près

d’être déjà au coeur des ténèbres

 

 

• je sens à nouveau

les mains moites fétides anxieuses

des inquisiteurs peser sur mes bras

mon front mon cou

je hume à nouveau les parfums

douceâtres insipides

de la haine de soi et du viol rentré

d'un ordre de nuit

aux veines gonflées d'abstractions

et de cauchemars

qui m'aboient affreusement à la face

des paroles de douceur et de mansuétude

 

 

• je ne suis jamais à mon aise

de passage à Béziers son silence sa solitude

sont trop pesants il y a quelque chose

d'in­expié de noir

de plus qu'obscène

à en innocenter l'obscénité l'impudeur mêmes

tout y est comme souillé

d'une tâche d'une souillure plus profondes

que le péché jusqu’à en rendre inoffensives

les simagrées les presque saines

distractions du satanisme

quelque chose de noir de froid d'une froidure

impossible à pardonner qui attente

qui brise qui dévie qui pollue

la vie à la source même

 

 

• on a beau pouvoir y contempler

de hauts murs des pierres vénérables

au fond de la nef de la cathédrale nouvelle

une pietà rhétorique des autels baroques

(et l'Erreur au sceptre brisé

a beau devoir de siècle en siècle

les yeux bandés continuer à baisser la tête

sur la façade que l'on vient de restaurer )

 

 

• à Béziers on est bien près

déjà d’être au coeur des ténèbres

 

il y a là-bas

ce à côté de quoi l'on ne saurait passer

comme l'on feuillette un vieil album

de photos de famille

après un bon repas

une horreur une monstruosité

aux dimensions nouvelles et inédites

qui sont déjà celles

des camps de ce siècle

 

 

• à Béziers on est bien près

d’être déjà au coeur des ténèbres

une voix un cri sourd

planent encore

d'interminables cris des milliers de voix

étouffées emmurées quelque chose

d'imprescriptible d'ineffaçable

de seul impardonnable

comme un avilissement

qui n'en finit pas

de suinter de la pierre

 

 

•le poids les mains moites

des idéologues des hommes d'ordre

des castrats d'appareil

tels des chenilles processionnaires

ou le phylloxéra à venir

une sueur rance de scolastique

s’appropriant la parole la plus libre

pour tuer dans l'oeuf l'esprit flétrir à jamais

la liberté

 

 

• Maintenant je m'en souviens

à Béziers quelque chose d'inexpié

de seul impardonnable

dépassant l'épouvante même

 

 

• à Béziers on est bien près

d’être déjà au coeur des ténèbres

 

 

• et pourtant de là-haut

sur le rocher de la profanation

qu'on appelle maintenant « Plan des Bonshommes »

l'arrière-pays possède encore

cette beauté chaste

inviolable

d'une Antigone

qu'on traînerait au bûcher

le seul élan frémissant arc-bouté

de l'amour force du fond des cachots

beauté du refus

la libre partition d'aimer

que trament les causses à l'heure éperdue

où une strophe d'étourneaux

traverse la monodie

 

• et je pense

à Tian’anmen à Sarajevo à Srebrenica

à Cape town à Kigali

à Auschwitz à Treblinka

à tant et tant d'autres

places bûchers fosses communes

milliers de voix étouffées cris inentendus

cœurs-corps d’amour violés profanés meurtris

appuyé là-haut contre le parapet

quelque chose à côté duquel

l'on ne saurait passer

(comme l’on feuillette un vieil album

de photos après un bon repas de famille)

 

 

• à Béziers on est bien près

d’être déjà au coeur des ténèbres

 

 

• je ne suis jamais bien à mon aise

de passage à Bézier